« Mon seul mérite, la miséricorde de Dieu »

Interview Sœur Bernard-Thérèse Fernandes

Sr Bernard-Thérèse est religieuse bénédictine de l’abbaye de Pradines (Loire). Le 6 août dernier, elle a fait profession. Voici son témoignage.


Sr Bernard-Thérèse, comment entre-t-on au monastère ? Comment vous vous y êtes prise ?


D’abord, on frappe à la porte… parce qu’on a reçu un appel intérieur. Le Seigneur nous pousse ! Alors pourquoi ce monastère-ci, pourquoi Pradines ? Dans mon cas, cette venue est plutôt insolite, car je ne suis pas de la région. Au départ, j’étais religieuse apostolique avec une responsabilité dans l’enseignement, à Poitiers.


Vous étiez donc déjà religieuse. Et comment l’êtes-vous devenue ? Pouvez-vous nous raconter ?


Ma famille n’était pas du tout pratiquante. Petite, j’ai été baptisée, mais jusqu’à l’âge de 10 ans, je n’ai jamais côtoyé des gens qui avaient la foi, jusqu’au jour où j’ai changé d’école. Je me suis retrouvée dans un tout petit collège catholique géré par des religieuses. C’est dans ce nouveau milieu que j’ai petit à petit eu accès à la foi. Ce fut comme un cadeau, une petite graine que le Seigneur a semée et qui a grandi, je ne sais pas trop comment ! J’étais portée par ce milieu plein de vie et j’avais à cœur par exemple de chanter dans la chorale, de préparer les célébrations. Et puis j’ai éprouvé le besoin d’aller prier chaque matin à la chapelle, sans trop savoir ce qu’était prier. On m’a alors proposé la confirmation. Pendant un an, je me suis bien préparée. Je me suis confessée. C’était la première fois. La confirmation a été la plus grande grâce de ma vie. Le Seigneur m’a visitée et j’ai su que je me donnerais totalement à lui. J’avais 14 ans. Cette décision a remis en question ma manière de vivre. Je ne pouvais plus faire n’importe quoi ! Ce fut le temps de ma conversion, une période difficile, car il me fallait résister au mal. A 18 ans, je me suis engagée chez les sœurs enseignantes, celles qui tenaient le collège. Et j’ai fait les études nécessaires qui m’ont amenée à devenir un jour la directrice de l’école et du collège. Je me suis épanouie sur ce chemin de vie, mais au bout du compte, étant très active avec beaucoup de projets en tête, ma vie ne correspondait plus tout à fait avec une vie religieuse. Je me suis alors questionnée. Pourtant tout allait bien, les parents des enfants étaient très contents, tout me réussissait…


Comment votre famille réagissait-elle par rapport à votre cheminement ?


Ma mère n’a pas accepté facilement ce choix de vie alors que mon père a toujours eu un grand respect pour ma vocation. Peu après mon entrée en vie religieuse, j’avais 18 ans, mes parents ont divorcé. Ce fut très dur pour moi. Mais ce qui comptait pour eux, c’est que je sois heureuse. Pour en revenir à ma situation, je sentais que je passais à côté de ma vocation de prière. Il me fallait choisir : ou bien je continue à m’activer, ou bien je reviens à mon premier appel.


Vous avez donc l’impression de délaisser la vie intérieure au profit (si on peut dire) d’une vie extérieure trépidante devenue excessive. Si bien que vous décidez de changer d’orientation… pour atterrir ici à Pradines. Comment cela s’est-il passé ?


J’ai fait des retraites. Bien qu’aidée par mon père spirituel qui me conseillait d’aller voir dans les monastères comment ça se passait, je ne savais où aller. Jusqu’au moment où on m’a invitée à aller voir à Pradines. Là, j’ai commencé par une retraite d’une semaine, puis un stage de deux mois en 2016. En fait, c’était paradoxal, cette arrivée ! Je me rendais compte que cela allait être très difficile et je savais bien que c’était ce que le Seigneur attendait de moi. L’entrée à Pradines se présentait sous forme de croix. Mais cette parole du Seigneur me revenait sans cesse, en Luc : « celui qui veut me suivre, qu’il prenne sa croix… » (Lc 9,23) Je m’en remettais à la grâce de Dieu car cela dépassait mes propres forces. Finalement, j’ai demandé à entrer et j’ai suivi un temps de probation pour découvrir cette nouvelle vie. Pendant ce temps, j’ai appris l’humilité car après 20 ans de vie religieuse, il me fallait en quelque sorte repartir à zéro ! Cela m’a permis un chemin intérieur que je n’aurais jamais fait autrement, que je n’aurais jamais choisi. Mais je sentais que le Seigneur me voulait là et en fin de compte, cela allait être bénéfique, même si ce n’était pas facile. J’ai connu des hauts et des bas. Mais au final, cela m’a permis d’accueillir la paix alors qu’avant, j’étais hyperactive. C’était passer de faire des choses pour Dieu à se laisser faire par lui, ce que permet le rythme de la vie monastique. Et à travers cela, je me retrouvais moi-même, en profondeur, en évitant de m’identifier à une fonction, à un rôle.


A votre entrée, vous n’avez pas hésité car il y a d’autres monastères que Pradines ?


Ce qui m’a séduit à Pradines, c’est la liturgie chantée par les sœurs. Et même si, durant ma formation, j’ai pu visiter d’autres monastères, à chaque fois, je me disais que c’était Pradines qui est fait pour moi. C’est ici que je me sens chez moi. Et puis, j’aime le cadre, les paysages et aussi l’église du monastère.


La vie au monastère : de l’extérieur, en tant que visiteur, on est frappé par l’aspect répétitif.


Ce n’est pas plus répétitif que dans une autre vie, qu’on soit mère de famille, ou enseignante… Il est vrai qu’au monastère, le rythme est très régulier surtout au niveau de la prière, car en dehors, l’emploi du temps change couramment. Mais cette régularité m’aide à intérioriser. Je ne me sens pas du tout enfermée, bien au contraire. Ce cadre me permet de me dilater, de respirer.



A côté de la prière, celle qu’on voit, et celle qu’on ne voit pas, il y a le travail. Ici, vous êtes une trentaine de sœurs actives. Y a-t-il du travail pour tout le monde ?


Ah oui, largement ! Sur une journée, on travaille durant cinq heures et demie, à peu près. Ce n’est pas énorme. Les tâches sont multiples et réparties entre les sœurs. Tous les matins, je travaille à l’imprimerie sur les machines. L’imprimerie, c’est notre gagne-pain.


Pour terminer, auriez-vous une autre parole qui vous habite ?


Oui. Dans le livre d’Isaïe, au chapitre 55, il est dit que la pluie et la neige qui tombent du ciel n’y reviennent pas sans avoir accompli leur mission. Et c’est ce que j’ai l’impression de vivre au monastère. Nous n’avons pas de retour, contrairement à l’enseignement où on a beaucoup de gratifications. Ici, non ! Je trouve cela très beau. Dans la lectio, on a l’impression qu’il ne se passe rien du tout et pourtant… L’Esprit Saint est à l’œuvre et ma tâche est de le laisser travailler.


Votre nom, Bernard-Thérèse, vous l’avez reçu ?


Je l’ai reçu lors de mon premier engagement et ici je le garde. Dans un de ses livres, André Louf présente comment se rencontrent les spiritualités de saint Bernard et de sainte Thérèse de Lisieux autour de la miséricorde de Dieu. Le Seigneur travaille dans notre faiblesse, et cela me rejoint beaucoup. Saint Bernard dit entre autres : « mon seul mérite, c’est la miséricorde de Dieu ».

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