Un trésor dans le champ

Rencontre : Anne Peyremorte


Anne Peyremorte est religieuse de la communauté Saint-André, congrégation qui a vu le jour au Moyen-Âge. Aujourd’hui, les sœurs de Saint-André sont notamment connues pour leur collaboration avec les frères de Taizé. Anne est française et est aujourd’hui responsable de l’unité pastorale(*) du Kerkebeek (Schaerbeek, Evere).


Bonjour Anne, merci de nous accueillir. Tu es française habitant Bruxelles, n’est-ce pas ?


Oui, je suis originaire du Sud-Est de la France, de la Drôme. Je suis en communauté ici à Bruxelles, avec quatre autres sœurs. Je suis arrivée à Bruxelles en 2007, venant de la communauté d’Ameugny-Taizé. Pendant huit ans, j’ai travaillé à la préparation des rencontres européennes de Taizé. J’ai ainsi sillonné l’Europe, mais au bout de ces années, je commençais à être fatiguée de ce travail. Il se fait qu’en arrivant ici à Bruxelles, les frères de Taizé annonçaient la tenue de leur rencontre à Bruxelles. Si bien que j’ai à nouveau travaillé à la préparation de cette rencontre, avec cet avantage d’habiter sur place. Durant ce travail, j’ai eu l’occasion de rencontrer les responsables de l’unité pastorale du Kerkebeek, dont Michel Christiaens, qui m’a embauchée. Je cherchais du travail comme animatrice pastorale et lui cherchait justement quelqu’un. C’est là que j’ai découvert en profondeur la vie ecclésiale bruxelloise.


Tu dis avoir découvert la vie ecclésiale bruxelloise. Peux-tu préciser ?


La préparation de la rencontre européenne me donnait un panorama global intéressant de l’Église en Belgique. Le fait d’installer un groupe de prière dans chaque lieu d’Église m’a permis de sentir comment fonctionnait cette Église, en comparaison avec ce que j’ai connu dans d’autres pays. J’ai perçu ici à Bruxelles, une Église multiple : une paroisse du Nord ne ressemble pas à une de l’Est ou du Sud de la ville. Mais mon regard restait global. Au contraire, en commençant à travailler dans l’unité pastorale, j’ai mis les pieds dans la terre ! Rencontrer les personnes au quotidien, un territoire précis, une manière de faire Église, d’être en Église, de construire un projet pastoral, c’est percevoir plus concrètement la vie ecclésiale et, je l’espère, plus profondément. Au fil du temps, je suis tombée amoureuse de cette Église bruxelloise. Il y avait un trésor dans mon champ, et je ne le savais pas !


Et puis un jour, on te demande de prendre la responsabilité de l’unité pastorale…


Michel Christiaens, qui était responsable à l’époque, savait qu’il partirait. Un an avant son départ, l’évêque a demandé de chercher comment poursuivre ce travail sans passer forcément par la nomination d’un prêtre. Un groupe de travail s’est mis en place et je suis assez vite arrivée dans « les possibles ». Mais je ne voulais pas. J’ai beaucoup résisté, pensant que j’étais meilleure en deuxième plutôt qu’en premier. Je me voyais plus en « cheval de labour » qu’en prophète. Je me trouvais incapable de pouvoir insuffler une vision, capter une inspiration. Toutefois, la demande officielle m’a été présentée, et avec mes supérieures religieuses, j’ai répondu positivement sans trop savoir à quoi je m’engageais. Mais le fait que je n’ai pas choisi cette fonction me donne une liberté très belle. Ceci dit, j’y suis heureuse ! Aujourd’hui, je me dis être devenue ce que je suis !


Te voilà donc responsable dans une fonction habituellement donnée à un prêtre, ce que tu n’es pas… Comment avez-vous envisagé la responsabilité ?


Je suis responsable mais je ne préside aucune célébration. Par ailleurs, toute la pastorale « grandir dans la foi » est commune aux cinq clochers qui constituent l’unité pastorale : catéchèse, baptêmes, mariages… La solidarité est vécue dans chaque clocher selon la spécificité de chacun, mais il n’y a qu’une seule concertation sur ce domaine. Mon travail se situe au niveau de l’animation des différentes équipes, il faut appeler les personnes, les former, les accompagner. J’évite de travailler en solo. Je préfère la collaboration, mais à un moment donné, c’est moi qui appelle les personnes et leur donne leur mission.


Ensuite s’est posée la question de comment me placer dans une célébration, puisque je ne préside pas. La question n’est pas simple. Où trouver ma vraie place ? Dans une des églises, au début, j’étais dans la chorale. Mais par la suite, un des prêtres m’a invitée à entrer en procession au début de la célébration et à prendre place à côté du célébrant. Cela est rendu possible par l’aménagement en cercle de l’assemblée. Je prends la parole pour accueillir par exemple, ou pour les annonces en fin de célébration, sans pour autant monopoliser ces temps de parole, sinon je ferais aussi du « cléricalisme » à ma manière. Alors s’est posée une autre question : ayant la charge pastorale de la communauté chrétienne, c’est-à-dire celle de conduire le troupeau, à quel moment dois-je prendre la parole au nom de cette charge et de quelle manière ? Certains me poussaient à prendre des homélies. J’ai résisté assez longtemps et puis finalement, j’ai accepté d’en faire quelques-unes, surtout lors des célébrations en unité. Par ailleurs, une année pastorale est caractérisée par un thème que l’on travaille tout au long de l’année et qui se traduit par un envoi en mission. C’est mon rôle de responsable que d’envoyer en mission.


Peut-on considérer que le fait que la charge pastorale soit donnée à une femme, cela donne un certain esprit, cela colore la pastorale, vers plus d’attention aux personnes, plus de compassion, plus de maternité ?


Je ne m’en rends pas compte. Je pense être plus circulaire, plus axée sur le dialogue. Des gens viennent me parler lorsque j’ai pris la parole et reconnaissent que je parle autrement que les prêtres. Je me fais bousculer aussi. Dernièrement, une personne est venue me trouver en larmes en me disant : vous ne m’avez jamais parlé. Je vois les gens globalement. Et ce sont eux qui m’éveillent, qui m’entraînent à être plus attentive à chacun. En fait, je me sens plus à l’aise dans l’accompagnement de groupes que dans l’accompagnement personnel.


Avec ce confinement, on a dû être inventif, suggérer des initiatives. Comment faire Église dans cette situation inédite ? On a dû balayer tout ce qu’on avait l’habitude de faire. Cette recherche me passionne. Le pape François avait lancé ce mot d’ordre : être une Église en sortie. Mais on ne savait comment faire… mais avec le confinement, il a fallu s’y mettre. On a mis en place « les églises habitées », on a ouvert des chemins nouveaux. Ainsi le dimanche, au lieu de célébrer un « chapelet d’eucharisties », ce qui n’est pas possible, on élargit les heures d’ouverture et on accueille les personnes en leur proposant un chemin de prière à partir de l’évangile du jour. Le but est d’apprendre à prier, seul, en famille et de faire communauté mais autrement. Et beaucoup de personnes passent.


Y a-t-il une Parole qui t'a fortement touchée notamment dans ton travail pastoral? Peux-tu la commenter quelque peu ?


Le verset biblique qui m'accompagne depuis des années est celui-ci : « Sois sans crainte, petit troupeau : votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. » (Lc 12,32) Ce verset est précédé d’un appel à la confiance : regardez les lis des champs... ne vous souciez pas de ce que vous allez manger ou boire... et l'évangile se poursuit par un appel à la simplicité de vie : « vendez ce que vous avez, etc. » Dans notre Église, nous fonctionnons (et moi la première !) tout à l'inverse : nous passons des heures et des heures à organiser, préparer, calculer et souvent nous nous plaignons : il n'y a pas assez... de monde, de moyens… J'aime laisser résonner ce verset qui me redit la bonté du Père, son amour attentionné qui invite à la liberté, à la largesse. Il trouve bon de nous donner son Royaume : alors, que désirer de plus !!!





(*) Une « unité pastorale » est un rassemblement de plusieurs paroisses, qui fonctionne selon un mode de coresponsabilité.


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